La Légende de la gargouille de Rouen.

La Gargouille régnait dans la forêt de Rouvray, située non loin d'une boucle de la Seine et au pied du mont Gargan (carte). Grands malheurs à celui ou celle qui osait s'aventurer sur son territoire.

Saint Romain alors évêque de Rouen, décida de mettre un terme à cette situation et désigna un prisonnier condamné à mort pour le seconder. Ils allèrent tout deux à la rencontre du monstre. Devant la bête, Saint Romain leva la sainte croix de la main droite, puis lui passa son étole autour du cou ainsi la Gargouille fut vaincu. L'évêque la confia au prisonnier, qui la ramena à la ville où elle fut brûlé sur le bûché.

 

En mémoire à ce prodige, Dagobert accorde à saint Ouen, successeur de saint Romain, le privilège de la Fierté, le droit de délivrer tous les ans, le jour de l'Ascension, un criminel.

Le chapitre se rassemblait pour l'élection du prisonnier qui devait être délivré. Le chapelain de la confrérie allait chercher avec deux huissiers l'individu sur lequel s'était arrêté le choix du chapitre et le conduisait devant la cour; il était condamné à la peine qu'entraînait le crime qu'il avait commis, et puis on le graciait. Quand la procession des Rogations (appelé aussi la procession de la Gargouille) était arrivée à la place de la Vieille-Tour, le criminel se mettait à genoux devant l'archevêque ou, en son absence, devant le chanoine célébrant, qui lui faisait une exhortation. Après cela, on lui plaçait sur les épaules un bout de la chasse, qu'il était obligé de soulever quelques instants. enfin on lui mettait une couronne de fleurs blanches sur la tête, et la procession étant rentrée dans l'église Notre-Dame, on y disait la grand'messe à cinq ou six heures du soir.

Vitrail de la Cathédrale Notre-Dame de Rouen, Saint Romain et la Gargouille

 

Cathédrale Notre-Dame

 

Chapelle du Grand Saint Romain

 

Vitrail de la légende de Saint Romain vers 1521

 

 

On y voit saint Romain foulant aux pieds la Gargouille.

A ses côtés, le prisonnier tient l'étole

 en guise de laisse.

 

 

 

Copyright Jacques Tanguy
 www.rouen-histoire.com/Saint-Romain

 

Cathédrale Notre-Dame

 

Chapelle du Petit Saint Romain

 

Vitrail de la légende de Saint Romain fin du XVe siècle

 

 

On y voit saint Romain à droite ramenant

la Gargouille avec son étole qui lui sert de laisse.

 

 

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Vitrail de la Cathédrale Notre-Dame de Rouen, Saint Romain et la Gargouille

Vitrail de l'Eglise Saint Godart à Rouen, Saint Romain et la Gargouille

Église Saint Godard - Vitrail de Saint Romain vers 1555

 

On y voit la Gargouille (à gauche) tirée avec l'étole par le condamné (au centre).

Saint Romain (à droite) béni la scène sous l'affolement de la population.

 

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Statue de Saint-Romain à Rouen

 

Rue Saint-Romain.

 

Maison de la fin du XVe siècle.

 

Statue de Saint-Romain.

 

 

Saint Romain ayant terrassé la Gargouille,

agonise à ses pieds.

 

 

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Place du Lieutenant-Aubert
(Prolongement de la rue damiette).

 

Maison de la fin du XVe siècle.

 

Statue de Saint-Romain.

 

 

Saint Romain ayant terrassé la Gargouille,

agonise à ses pieds.

 

 

Copyright Jacques Tanguy
 www.rouen-histoire.com/Saint-Romain

Statue de Saint-Romain à Rouen

La Légende de la gargouille de Rouen en complainte

Source : La bibliothèque électronique de Lisieux

Histoire véritable de la Gargouille
Complainte en 32 couplets,
dédié aux rouennais

PRÉFACE

Pour donner une idée de l'intérêt de cet ouvrage, il nous suffira de transcrire ici le titre des principaux chapitres : Que la Gargouille n'est pas, comme on l'avait cru jusqu'à présent, née à Rouen, mais qu'elle y est venue de Rome. - Portrait de la bête, ses moeurs et comportements. - Comment elle se nourrit de chair humaine, friande surtout du sang des rois. - Digression très curieuse sur la manière dont étaient trempés les petits poignards que la bête portait toujours à sa ceinture. - Comme quoi les cent oreilles de la bête entendaient tout ; comme quoi ses cent yeux, quoique tournés vers le ciel, voyaient tout ici-bas, et comme quoi elle savait glisser ses mains dans les poches de tout le monde. - Gentillesses hypocrites de la bête ; ses tours de passe-passe sur les places publiques ; ses beaux semblants et beaux discours, images, cantiques et livrets qu'elle distribue afin de plaire à un chacun. - Réflexions sur la galanterie de la bête pour les riches veuves et sur son goût pour les petits garçons. - ... Que ce n'est pas un archevêque de Rouen qui l'a noyée dans la Seine, mais qu'elle est morte par la main du bourreau dans la cour du Palais de justice. - Examen anatomique du cadavre d'icelle, et les étranges phénomènes qu'il présente. - .... Comme quoi aucuns prétendent que la bête est ressuscitée de nos jours. - Chasse célèbre où l'on dit qu'elle a été profondément blessée par deux chiens d'arrêt. - Projet intéressant de faire un beau miracle à l'encontre d'icelle. - Conclusion finale, en forme de morale adressée aux habitants de Rouen.

 

COMPLAINTE

Air de la complainte de Fualdès,
et de celle du Droit d'aînesse.

 

I.

Invocation.

O Jean de l'Apocalypse,
Toi qui as vu de tes yeux
Tant de bêtes dans les cieux,
La Gargouille les éclipse :
C'est un méchant animal
Qui a fait beaucoup de mal.

 

II.

Narration.

Ce fut du temps de nos pères,
A qui long-temps il en cuit,
Que la GARGOUILLE sortit
Tout-à-coup de dessous terres,
Jetant l'effroi tous les jours
Dans Rouen et ses faubourgs. (1)

 

(1) Un grand nombre de villes en France ont été à diverses époques victimes de monstres du même genre.
 

III.
Domicile de la Gargouille.

Joyeuse, elle eut pour tanière,
Non loin du mont des Sapins,
Un lieu qu'elle rendit mal saint,
Dominant la ville entière ;
Et c'est là qu'elle attirait
Les gens qu'elle approfitait.

 

IV.
Portrait de la Gargouille.

De cette bête horrifique
Un vieil auteur, trait pour trait,
Nous trace ainsi le portrait,
Tant au moral qu'au physique ;
Pour qu'on ne puisse douter,
Je vais le lui emprunter.

 

V.
Portrait du monstre au physique.

«On voit mille et mille têtes
»Qui sortent de ce grand corps,
»Et qui par un seul ressort
»Ou bien s'agitent ou s'arrêtent :
»Si ça n'était effrayant,
»Ça serait divertissant».

 

VI.
Suite du même portrait au physique.

Monstre horrible, immense, informe,
Il est tout parsemé d'yeux
Louches, tournés vers les cieux,
Et dans chaque gueule énorme
On voit triple rang de dents,
Avec du Rauze en dedans.

 

VII.
Suite du même, toujours au physique.

Ses langues sont de vipère,
De crocodile ses pleurs,
De tigre sont ses fureurs,
Ses caresses de panthère ;
Pour griffes de léopards,
Il a de petits poignards.

 

VIII.
Costume d'ordonnance de la bête.

Grand chapeau plat à trois cornes,
Rabat blanc et noir jupon :
On voit dans un médaillon,
Sur sa poitrine difforme,
Un grimoire en abrégé
Où l'on lit A. M. D. G. (2)

 

(2) Les érudits pensent que ces initiales veulent dire ad majorem Dei gloriam ; ce qui, dans le langage de la bête, signifie : Pour le plus grand profit de la Gargouille.
 

IX.
Portrait de la bête au moral.

Son caractère est perfide,
A la fois lâche et cruel,
On ne voit rien sous le ciel
Qui se montre aussi avide,
Mangeant hors de ses repas,
Prenant et ne rendant pas.

 

X.
Toujours sur sa moralité.

De chair fraîche elle est friande,
Et surtout de sang royal,
C'est pour elle un vrai régal,
Tant sa barbarie est grande ;
Dans le crime elle jouit,
Et lorsqu'elle tue Hen rit.

 

XI.
Comme quoi le monstre, par l'inspiration du démon,
son père, composait de mauvais livres.

«Même, disent les chroniques,
»Ce monstre, enfant du malin,
»Griffonnait sur du vélin,
»En caractères gothiques,
»Des livres dignes du feu,
»Pour attraper le bon Dieu».

 

XII.
Comme quoi ces livres étaient mauvais, et comme
quoi ils avaient une TENDANCE à attraper le bon
Dieu.

«On y voyait comment faire
»Pour pouvoir, en tout honneur,
»Être menteur et voleur,
»Parricide et adultère,
»Sod...... débauché,
»Et qui plus est sans péché».

 

XIII.
Exposition des fureurs de la bête.

Dans sa fureur inhumaine,
Pour recréer ses regards,
Partout de membres épars
Couvrant la ville et la plaine,
Homme, femme, enfant, barbon,
Pour elle tout semblait bon.

 

XIV.
Comme quoi elle faisait le diable pour avoir de l'or.

On voyait croître sa rage
A l'aspect brillant de l'or ;
Il semblait que d'un trésor
Elle convoitât l'usage,
Pour, au gré de ses désirs,
Payer ses menus plaisirs.

 

XV.
Réflexions sur la galanterie qui semblait régner
dans les démarches de la bête.

On eût dit qu'à la tendresse
Le monstre avait du penchant,
Parfois d'un geste touchant
Leur prodiguant la caresse,
Il promettait des bonbons
Aux jolis petits garçons.

 

XVI.
La bête prend des libertés.

Croirait-on qu'un coeur farouche
Pour le sexe eût de l'amour ?
Faisant patte de velours
Et même petite bouche,
Le monstre avec la beauté
Lâchait l'impudicité.

 

XVII.
Réflexions morales sur les susdites galanteries du
monstre.

Ainsi cumulant les vices,
Les honneurs et les forfaits,
A tous trouvant des attraits
Et même des bénéfices ;
Traître, galant, tour à tour,
Il semblait fait pour la cour

 

XVIII.
Description des chasses où on l'a manqué.

Que de chasseurs intrépides
S'écriaient dans leur courroux :
«Sous mes redoutables coups
»Tombera ce monstre avide !»
Tous à l'envi l'ont chassé,
Pas un ne l'a terrassé.

 

XIX.
Comme quoi la bête se moquait des chiens, une seule
espèce exceptée, qui lui donnait du tintouin.

En défaut mettant sans cesse
Des limiers jusqu'aux bassets,
Des briquets aux chiens barbets,
A force de tours d'adresse ;
Elle n'avait, il paraît,
De peur que des chiens d'arrêt.

 

XX.
Comme quoi elle a été poursuivi inutilement par des
gens de tous les pays.

Un chasseur de l'Angleterre,
Un Portugais, un Français,
Un Bohême, un Hollandais,
Un Russe qu'on nommait Pierre,
Un Vénitien, un Romain,
La chassèrent tous en vain.

 

XXI.
Artifices du monstre.

De tant de coups redoutables
Il a su tromper l'effort :
Quelquefois faisant le mort,
Par une ruse coupable,
Et quelquefois d'un agneau
Prenant au besoin la peau.

 

XXII.
De plus fort en plus fort.

Même on vit ce monstre infâme
Sur la terre au long couché,
En mille morceaux haché,
Comme s'il eût rendu l'âme :
On n'eut pas le dos tourné
Qu'il était raccommodé.

 

XXIII.
Comment la ville de Rouen fut délivrée de la Gar-
gouille par un miracle.

Enfin, ô bonheur extrême !
Par la céleste vertu
Le monstre fut abattu ;
Il fit son paquet quand même,
Et périt pour ses méfaits
Dans la grand'cour du Palais.

 

XXIV.
Comme quoi aucuns racontent que le monstre est
ressuscité.

Or un bruit s'est fait entendre,
C'est qu'on l'a cru mort : mais nix !
Ni plus ni moins qu'un phénix,
On dit qu'il sort de sa cendre,
Ou, de même qu'un bouchon,
Qu'il n'a fait que le plongeon.

 

XXV.
Son prétendu changement de moralité.

Mais on veut nous faire accroire
Que le monstre est bon enfant
Un vrai mouton maintenant,
Et de petit avaloire :
On nous trompe assurément,
Je vous le dis Franchetment.

 

XXVI.
La vérité sur son caractère et le crédit dont elle jouit.

La bête encor cherche à mordre.
Mais quoi, les plus grands chasseurs
Sont, dit-on, ses serviteurs :
Leur Bel art est à ses ordres,
A tel point qu'il voudrait bien
Pouvoir dérouter les chiens.

 

XXVII.
Comme quoi la bête aurait des commandes de livres.

Des traîtres et des gens ivres
Lui graissent la patte en vain,
Lui donnant un pot de vin
Pour en avoir de bons livres
A l'usage du Dauphin...
Mais ils perdront leur latin.

 

XVIII.
Opinions probables sur les causes de sa venue à
Rouen.

Pour le sûr, c'est la vengeance
Du ciel armé contre nous ;
La bête vient en courroux,
Pour nous mettre en pénitence :
C'est sans doute un grand malheur
Que Molière fut auteur. (3)

 

(3) Molière est l'auteur du Tartufe ; il eut de plu l'honneur d'être valet de chambre de S. M. Louis XIV, dit le Grand.

 

XXIX.
Conclusion.

En attendant ce miracle,
O Rouennais, bonnes gens !
Femmes et petits enfants,
Fermez bien votre habitacle :
Du monstre craignez les coups,
Et restez chacun chez vous.

 

XXX.
Suite du précédent.

Il fera force gambades,
Sauts de carpe et du tonneau,
Sauts d'anguille et du cerceau,
Le tout avec pétarades :
Il faut vous en défier,
C'est pour vous allicier.

 

XXXI.
Autre suite des précédents.

Oui, si par ses tours infâmes
Il vient à vous attirer,
Vous le verrez dévorer
Et vos enfants et vos femmes :
Laissez ce monstre d'enfer
Exhaler sa rage en l'air.

 

XXXII.
Invocation finale.

O vous par qui tout s'embrouille !
De qui tant de maux sont nés,
Diables, démons incarnés,
O pères de la GARGOUILLE !
Rappelez le monstre à vous,
De ses griffes sauvez-nous.

 

~*~

 

ERRATA.
La rapidité de l'impression a donné lieu à quelques fautes qu'il importe de rectifier.
p. 6, 3e couplet, au lieu de mal saint lisez malsain.
p. 7, 6e couplet, au lieu de Rauze en lisez rose en
p. 8, 10e couplet, au lieu de Hen rit lisez en rit
p. 14, 25e couplet, au lieu de Franchetmen lisez franchement.